Modèles internationaux · Étude de cas
Suisse : trois piliers complémentaires
Publié le 5 octobre 2026
En Suisse, la retraite repose sur trois étages inscrits dans la Constitution : une assurance publique, une prévoyance professionnelle et une épargne individuelle. Le premier fonctionne par répartition, le deuxième par capitalisation. Aucun n'est conçu pour suffire seul.
Le cas suisse montre une capitalisation obligatoire qui complète la répartition sans la remplacer. Il montre aussi combien il est difficile de fixer, par la loi, le prix auquel un capital devient une rente.
L’essentiel : La Constitution suisse fonde la retraite sur trois piliers : l'AVS, financée par répartition, la prévoyance professionnelle, obligatoire et capitalisée, et une épargne individuelle encouragée par l'impôt. Les caisses de pensions géraient 1 220,6 milliards de francs fin 2024, et leur rente minimale dépend d'un taux de conversion légal de 6,8 %, que les électeurs ont refusé d'abaisser en 2024.
Le premier pilier : l'AVS, par répartition
L'assurance-vieillesse et survivants, l'AVS, concerne en règle générale toutes les personnes qui vivent ou travaillent en Suisse. Selon l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS), elle repose sur le principe de répartition : les actifs financent les rentes des retraités, sans constitution de capital.
La Constitution lui fixe un objectif : des rentes qui couvrent « les besoins vitaux de manière appropriée ». La rente maximale ne peut pas dépasser le double de la rente minimale. En 2026, elles valent 1 260 et 2 520 francs par mois. Une 13e rente, acceptée en votation le 3 mars 2024, sera versée pour la première fois en décembre 2026.
Le financement repose sur les cotisations et sur la Confédération, dont la part ne peut excéder la moitié des dépenses. Pour un salarié, la cotisation AVS est de 8,7 % du salaire, partagée à parts égales avec l'employeur. L'âge de référence est de 65 ans, un peu moins pour les femmes nées avant 1964.
Le deuxième pilier : une capitalisation obligatoire
La prévoyance professionnelle est obligatoire pour les salariés. Selon la Constitution, elle doit permettre, avec l'AVS, de « maintenir de manière appropriée » le niveau de vie antérieur. L'employeur paie au moins la moitié des cotisations.
La loi fixe un minimum. L'assurance vieillesse commence le 1er janvier qui suit le 24e anniversaire, pour un salaire annuel supérieur à 22 680 francs. Seule la part du salaire comprise entre 26 460 et 90 720 francs doit être assurée : c'est le salaire coordonné.
Chaque année, l'avoir de vieillesse de l'assuré est crédité de « bonifications ». Elles vont de 7 % du salaire coordonné entre 25 et 34 ans à 18 % entre 55 et 65 ans. Cet avoir porte un intérêt minimal fixé par le Conseil fédéral : 1,25 % en 2026. La commission fédérale compétente a recommandé, le 31 août 2026, de le porter à 1,75 % en 2027.
Ces règles sont des planchers. Selon l'OFAS, la plupart des assurés sont couverts au-delà, dans le régime dit surobligatoire. L'organe suprême de chaque caisse est en principe paritaire : employeurs et salariés y sont représentés à égalité.
Le système est massif. Selon l'Office fédéral de la statistique (OFS), les 1 292 caisses de pensions détenaient 1 220,6 milliards de francs fin 2024. Les chiffres provisoires pour 2025 donnent 1 303,9 milliards et 4,84 millions d'assurés actifs. L'OCDE évalue les actifs des fournisseurs de retraite suisses à 166,9 % du PIB fin 2024.
Le taux de conversion, nœud du système
À la retraite, le capital devient une rente grâce au taux de conversion. La loi fixe ce taux minimal à 6,8 % à 65 ans. Selon l'OFAS, un avoir de 100 000 francs donne ainsi une rente annuelle de 6 800 francs.
Ce taux est contesté. Il était de 7,2 % à l'introduction de la loi, en 1985, et a été abaissé entre 2005 et 2014. Pendant la campagne de 2024, l'OFAS estimait qu'il faudrait un rendement d'environ 5 % par an pour garantir 6,8 %. La réforme soumise au vote prévoyait de l'abaisser à 6 %, avec des mesures de compensation, et les électeurs l'ont rejetée le 22 septembre 2024.
Le taux légal ne vaut que pour la partie obligatoire de l'avoir. Pour le reste, chaque caisse fixe son propre taux dans son règlement. Selon l'OFAS, le taux moyen que les caisses prévoient d'appliquer est passé de 6,11 % à 5,21 % en dix ans. Cette baisse semble expliquer la hausse des retraits en capital.
L'assuré peut en effet retirer tout ou partie de son avoir au lieu d'une rente. Selon l'OFS, les caisses ont versé 17,1 milliards de francs en capital aux nouveaux retraités en 2024, soit 280 210 francs en moyenne par personne.
Source : OFS, statistique des caisses de pensions, tableau 2 (2025 : chiffres provisoires).
Les rentes restent la première prestation : 26,3 milliards de francs en 2024 et 26,8 milliards en 2025, selon les chiffres provisoires. Mais les versements en capital progressent plus vite, de 17,1 à 19,4 milliards. Or un capital ne protège pas contre le risque de vivre plus longtemps que prévu, comme le montre un capital n'est pas un revenu.
Le troisième pilier : l'épargne individuelle
La Constitution charge la Confédération d'encourager la prévoyance individuelle, notamment par des mesures fiscales et l'accès à la propriété. C'est le rôle du pilier 3a, une épargne dont les versements sont déductibles des impôts jusqu'à un plafond.
En 2026, un salarié affilié à une caisse de pensions peut y verser jusqu'à 7 258 francs par an. Sans caisse, le plafond monte à 20 % du revenu, dans la limite de 36 288 francs. Les retraits ne sont possibles que dans des cas précis, comme l'achat d'un logement, et ils sont imposés.
Ce que donne l'ensemble
Pour un salarié au salaire moyen entré sur le marché du travail en 2024, l'OCDE projette un taux de remplacement brut de 42,4 %. L'AVS en apporte 23,4 points, la prévoyance professionnelle 19,0 points. En net, le taux atteint 47,5 %, contre 70,0 % en France.
Ce calcul ne porte que sur les régimes obligatoires : il ne compte pas le pilier 3a, qui reste volontaire.
Ce qui ne se transpose pas
En Suisse, les paramètres de la retraite se votent. Le taux de conversion figure dans la loi, et sa baisse a été soumise au peuple, qui l'a refusée. Chaque réforme devient ainsi un enjeu de votation.
La France capitalise aussi, mais ces dispositifs pèsent peu dans les pensions versées, comme le montre l'état des lieux des dispositifs français. La différence suisse tient à l'obligation, posée dès la Constitution.
Le modèle suisse répond ainsi à la première question de la grille de lecture commune. La capitalisation y occupe un étage entier, obligatoire, à côté de la répartition. Le site explique la différence entre les deux dans sa page répartition et capitalisation.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Les montants sont en francs suisses et ne se comparent pas directement à des montants en euros. Les chiffres 2025 de l'OFS sont provisoires, extrapolés à partir d'un échantillon de caisses.
Le taux de conversion et le taux d'intérêt minimal ne concernent que la partie obligatoire de l'avoir. Le taux de remplacement de l'OCDE est une projection pour une carrière complète, pas la situation des retraités actuels.
Un total élevé ne dit rien de sa répartition. Le découvert de 31,5 milliards de francs constaté fin 2024 concerne pour l'essentiel les 65 caisses de droit public. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Conclusion
La Suisse a fait de la capitalisation un pilier à part entière, obligatoire pour les salariés, à côté d'une AVS par répartition. Ses caisses de pensions gèrent plus de 1 200 milliards de francs. Mais le système bute sur une question que rencontre toute capitalisation : à quel taux transformer un capital en rente, et qui en décide.
Lectures recommandées
- Grille de lecture commune d'un système étranger — Les six questions posées à chaque pays étudié, appliquées ici à la Suisse.
- Un capital n'est pas un revenu — Pourquoi retirer son capital plutôt qu'une rente revient à porter seul le risque de vivre longtemps.
- La capitalisation existe déjà en France — Ce que la France capitalise déjà, et pourquoi ces dispositifs pèsent peu face au deuxième pilier suisse.
- Erafp : la retraite capitalisée des fonctionnaires — Le seul fonds de pension public français, vingt ans après sa création.
- Quand l'employeur fait faillite — Ce qui arrive aux retraites quand l'employeur disparaît, et ce qui les protège.