Comprendre les chiffres · Vérification
Un capital n'est pas un revenu
Publié le 5 octobre 2026
Une affirmation circule : « avec 100 000 € de côté, on touche environ 350 € de plus par mois à la retraite ». Le calcul est simple et rassurant : on divise le capital par le nombre d'années qui restent à vivre. Il est presque juste pour un homme de 60 ans qui consommerait son capital pile pendant son espérance de vie. Pour presque tous les autres, il est faux, dans un sens ou dans l'autre.
Cette vérification compte, parce qu'un capital et un revenu ne protègent pas de la même façon. Pour un capital, il faut savoir combien il versera chaque mois, et aussi pendant combien de temps.
L’essentiel : Diviser un capital par l'espérance de vie donne un ordre de grandeur, pas un revenu : 100 000 € à 60 ans font environ 350 € par mois pour un homme et 300 € pour une femme, sans rendement. Un rendement réel de 2,5 % porte ces montants à 461 € et 413 €, mais seul un revenu viager protège contre le risque de vivre plus longtemps que la moyenne, et il a un coût.
L'affirmation
Le raisonnement tient en une division. À 60 ans, un homme a devant lui 23,9 années en moyenne, selon l'Insee pour 2025. 100 000 € divisés par 23,9 ans, puis par douze mois, donnent 349 € par mois.
Le calcul suppose trois choses : connaître sa durée de vie, un capital qui ne rapporte rien, et plus rien au terme de la durée. Aucune des trois ne tient vraiment.
Première correction : l'espérance de vie dépend de chacun
L'espérance de vie à 60 ans n'est pas la même pour tous. Selon l'Insee, elle était en 2025 de 23,9 ans pour les hommes et de 27,9 ans pour les femmes. La même division donne alors 349 € par mois pour un homme, et 299 € pour une femme.
C'est en outre une moyenne, calculée sur la mortalité observée une seule année. Elle ne tient pas compte des progrès futurs, et elle cache une grande dispersion : beaucoup vivront bien au-delà, d'autres beaucoup moins.
Deuxième correction : le capital continue de rapporter
Un capital qu'on consomme peu à peu reste en partie placé. La part non encore retirée continue de produire un rendement, ce qui permet de retirer davantage chaque mois. C'est le principe du retrait programmé : un montant fixe, calculé pour épuiser le capital au terme d'une durée choisie.
Voici le retrait mensuel que permettent 100 000 € à 60 ans, sur l'espérance de vie moyenne, selon les trois scénarios du blog.
Source : calcul du blog ; espérance de vie à 60 ans en 2025 : Insee, bilan démographique 2025.
Dans le scénario central, le rendement ajoute environ un tiers au revenu mensuel. Dans le scénario défavorable, on retrouve la simple division, à l'arrondi près.
Ce calcul suit la méthode de simulation du blog, appliquée cette fois à la sortie plutôt qu'à l'accumulation. Il suppose un capital net de frais. Des frais élevés pendant la phase d'épargne auraient d'abord réduit les 100 000 €, comme le montre l'article sur 1 % de frais sur 40 ans.
Troisième correction : personne ne connaît sa durée de vie
Le retrait programmé a un défaut majeur. Calculé sur l'espérance de vie, il s'arrête à l'âge moyen de décès. Une femme qui vit jusqu'à 95 ans aurait épuisé son capital sept ans plus tôt.
Pour éviter ce risque, on peut retirer moins, et laisser un reste si l'on décède tôt. Ou transformer le capital en rente viagère : un revenu versé à vie, quelle que soit la longévité, en échange du capital. L'assureur mutualise le risque entre ceux qui vivront longtemps et ceux qui vivront peu.
Cette garantie a un prix. Dans ses projections, l'OCDE applique un facteur de conversion de 90 % pour tenir compte des frais et du coût de la rente. Appliqué au retrait programmé central calculé sur l'espérance de vie d'une femme, ce facteur donne un repère d'environ 371 € par mois. C'est un ordre de grandeur : le tarif d'un assureur peut s'en écarter.
Ce que versent les rentes aujourd'hui
Les capitaux réellement convertis en rente sont souvent bien plus modestes que 100 000 €. Selon la Drees, la rente moyenne issue des produits de retraite supplémentaire à cotisations définies s'établissait à 2 010 € par an en 2023, réversions comprises. Cela représente environ 168 € par mois.
Au RAFP, le régime additionnel des fonctionnaires, la rente moyenne liquidée en 2025 atteignait 536 € par an, selon son rapport annuel. Le régime est encore jeune : ses affiliés n'ont pas cotisé toute une carrière.
Ces montants complètent une pension principale. Ils ne la remplacent pas. Ils se lisent à côté du taux de remplacement, qui mesure ce que la pension elle-même remplace du dernier salaire.
Verdict
L'affirmation « 100 000 € = 350 € par mois » est approximative et incomplète. Elle vaut pour un homme de 60 ans, avec un rendement nul et une durée de vie égale à la moyenne. Elle sous-estime le revenu possible si le capital continue de rapporter. Elle sous-estime le risque, surtout, si l'on vit plus longtemps que prévu.
Un capital n'est pas un revenu. Pour le devenir, il faut choisir entre deux risques : épuiser son capital trop tôt, ou payer une garantie pour ne jamais l'épuiser.
Ce que ces chiffres ne disent pas
L'espérance de vie utilisée est celle de 2025, calculée sur la mortalité d'une seule année. Les générations qui partiront à la retraite dans vingt ans vivront probablement plus longtemps, ce qui réduirait les montants.
Le retrait programmé suppose un rendement constant. Une baisse des marchés en début de retraite, quand le capital est le plus élevé, réduirait durablement ce qu'il peut verser.
La fiscalité n'est pas prise en compte. Elle diffère selon que la sortie se fait en rente ou en capital, et selon le produit. Enfin, le repère de rente ne remplace pas un devis : les tarifs réels dépendent de l'âge, des garanties choisies et de l'assureur.
Conclusion
Diviser un capital par son espérance de vie donne un premier ordre de grandeur, utile mais trompeur. Le rendement peut augmenter le revenu d'un tiers ; la longévité, elle, peut épuiser le capital des années trop tôt. C'est pourquoi un capital ne devient un revenu qu'avec une règle de sortie, et chaque règle a un coût.
Lectures recommandées
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