Risques et conditions de réussite · Bilan
Chili : leçons d'un système capitalisé
Publié le 5 octobre 2026
En 1981, le Chili a confié la retraite de ses salariés à des comptes individuels, gérés par des sociétés privées. Depuis 2008, l'État a ajouté trois étages pour compléter les pensions que ces comptes produisent.
Le cas intéresse le débat français parce qu'il montre une capitalisation obligatoire sur une très longue durée. Ses résultats tiennent autant au marché du travail qu'aux marchés financiers.
L’essentiel : Depuis 1981, chaque salarié chilien verse 10 % de son salaire sur un compte individuel géré par une société privée ; ces comptes réunissaient 250,6 milliards de dollars fin août 2026. Mais l'épargne ne finançait que 55 % de la pension de vieillesse moyenne en juillet 2026, le reste venant de prestations publiques créées en 2008, 2022 et 2025.
Le modèle de 1981
Le système repose sur un décret-loi de novembre 1980, entré en application le 1er mai 1981. Chaque salarié verse 10 % de sa rémunération sur un compte de capitalisation individuelle, plus une commission fixée par la société qui gère son compte. Ces sociétés privées sont les administratrices de fonds de pension, ou AFP.
L'épargne est placée dans cinq fonds de risque différent, nommés de A à E. Selon la Superintendance des pensions, de septembre 2002 à août 2026, le fonds C a rapporté 4,30 % par an au-delà de l'inflation. Le fonds A a obtenu 5,95 % et le fonds E 2,80 %.
Les montants accumulés sont considérables. Fin août 2026, les fonds de pension valaient 250,6 milliards de dollars américains, soit 65,9 % du PIB chilien. Le système comptait 12,2 millions d'affiliés en juillet 2026.
Le point faible : des cotisations irrégulières
Un compte individuel ne grossit que si l'on cotise. En juillet 2026, sur 12,2 millions d'affiliés, 5,8 millions avaient cotisé dans le mois. La Superintendance mesure une « densité de cotisation » moyenne de 53,5 % : les affiliés cotisent, en moyenne, un peu plus d'un mois sur deux.
L'écart entre hommes et femmes est net : 57 % pour les hommes, 49,4 % pour les femmes. Chaque mois sans cotisation est un mois sans épargne, et le capital final le reflète.
L'OCDE mesure le résultat avec le taux de remplacement, qui rapporte la pension au salaire. Selon elle, la réforme de 2025 le relève de 17 points, à 61 % net, pour un homme au salaire moyen avec une carrière complète. La France est à 70 %.
Trois étages ajoutés par l'État
En 2008, une loi a créé un système de pensions solidaires, financé par l'État et complémentaire des comptes individuels. Il versait des « pensions de base solidaires » et des « apports solidaires » aux pensions de vieillesse et d'invalidité.
En janvier 2022, la pension garantie universelle l'a remplacé pour la vieillesse. Elle est versée à partir de 65 ans à ceux qui n'appartiennent pas aux 10 % les plus aisés, sous conditions de résidence. Son montant maximal, fixé à 185 000 pesos par mois à l'origine, atteint 231 732 pesos depuis février 2026.
La loi de mars 2025 va plus loin. Elle crée une cotisation patronale de 8,5 % du salaire, montée par étapes. Le taux est de 1 % dès le cinquième mois suivant sa publication, puis augmente régulièrement.
À terme, 4,5 points iront aux comptes individuels, puis 6 points au-delà de vingt ans. Le reste alimente un fonds autonome, qui finance une nouvelle assurance sociale. Elle verse une prestation par année cotisée et une compensation aux femmes, qui vivent plus longtemps.
Le poids de ces étages se lit dans la pension moyenne. En juillet 2026, une pension de vieillesse versée par le système s'élevait en moyenne à 488 586 pesos par mois.
Source : Superintendencia de Pensiones, Ficha Estadística Previsional n° 166, tableau 14.
L'épargne du compte n'en fournit que 267 545 pesos, soit 55 % de la pension. La pension garantie universelle en apporte 157 700, et la nouvelle assurance sociale, qui verse ses premières prestations depuis janvier 2026, 63 341.
Les retraits de 2020 et 2021
Pendant la crise sanitaire, le Parlement a ouvert les comptes par trois lois successives. La première, une réforme constitutionnelle de juillet 2020, est issue de propositions de députés. Elle autorisait chaque affilié à retirer jusqu'à 10 % de son épargne obligatoire, sans impôt ni commission, avec un plancher et un plafond.
Deux autres retraits ont suivi, en décembre 2020 et en avril 2021. Selon la Superintendance, au 1er mars 2024, les trois retraits avaient donné lieu à 28,8 millions de paiements. Les sociétés de gestion avaient versé 42,8 milliards de dollars, au taux de change de ce jour-là.
Le premier retrait a concerné 11,1 millions de demandes acceptées, pour un paiement moyen de 1,42 million de pesos. Les deux suivants ont réuni 9,3 et 8,9 millions de demandes. Une épargne bloquée jusqu'à la retraite a ainsi servi d'amortisseur à une crise immédiate.
Ce que le Chili enseigne
Le premier enseignement porte sur la couverture. Une cotisation obligatoire ne protège que ceux qui travaillent de façon déclarée et régulière. L'Australie, décrite dans l'épargne retraite obligatoire australienne, a fait payer l'employeur dès le départ ; le Chili n'a créé une cotisation patronale d'épargne qu'en 2025.
Le deuxième porte sur les frais. La commission moyenne atteignait 1,07 % du salaire en juillet 2026, selon la Superintendance.
Selon l'OCDE, la réforme de 2025 prévoit de mettre aux enchères 10 % des comptes tous les deux ans à partir de 2027. Le gestionnaire le moins cher les remportera, mais les affiliés pourront refuser ce transfert. Le site détaille le poids des frais sur une carrière.
Le troisième porte sur la stabilité des règles. Une épargne bloquée par la loi jusqu'à la retraite a été ouverte trois fois en moins d'un an. Le pays a ensuite étendu, par l'impôt puis par la cotisation patronale, la part de solidarité du système.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Les montants en dollars dépendent du taux de change retenu à la date de chaque communiqué de la Superintendance. Les pensions moyennes mélangent des carrières courtes et longues, et ne disent rien de la pension d'un salarié qui aurait cotisé toute sa vie.
Les taux de remplacement de l'OCDE sont des projections pour un salarié entré sur le marché du travail en 2024, avec une carrière complète. Les rendements sont passés et ne préjugent pas des rendements futurs. Enfin, la réforme de 2025 commence à peine : ses effets sur les pensions ne se mesureront que dans plusieurs décennies.
Conclusion
Le Chili a constitué une épargne retraite de deux tiers de son PIB, avec des rendements réels positifs sur vingt-quatre ans. Mais des cotisations irrégulières ont limité les pensions, que l'État a complétées en 2008, 2022 et 2025. Le pays a fini par bâtir un système mixte, où les comptes individuels côtoient un étage solidaire financé par l'impôt et par l'employeur.
Lectures recommandées
- Grille de lecture commune d'un système étranger — Les six questions posées à chaque pays étudié, appliquées ici au Chili.
- Australie : l'épargne retraite obligatoire — L'autre grand système de capitalisation obligatoire, financé par l'employeur.
- Le taux de remplacement expliqué — Ce que mesure le taux de remplacement, et pourquoi il varie autant.
- Australie : traquer les frais — Les réformes australiennes contre les frais et les comptes dormants.
- Suisse : le taux de conversion en débat — Le taux de conversion suisse de 6,8 %, trois votations et ses contournements.