Capitalisation personnelle · Explication
Pourquoi on épargne mal
Publié le 5 octobre 2026
Des chercheurs ont interrogé les salariés d'une grande entreprise américaine sur leur épargne retraite. Sur 100 personnes, 68 estimaient épargner trop peu, et 24 comptaient augmenter leurs versements dans les mois suivants. Quatre mois plus tard, 3 l'avaient fait.
Ce décalage entre intention et action s'explique par des mécanismes étudiés depuis une trentaine d'années. Ils éclairent aussi pourquoi certaines règles d'épargne fonctionnent mieux que d'autres.
L’essentiel : Dans une étude publiée par le NBER, sur 100 salariés interrogés, 68 disaient épargner trop peu pour leur retraite, 24 prévoyaient d'augmenter leurs versements et 3 l'ont fait dans les quatre mois. La même inertie qui freine l'épargne volontaire fait le succès des choix par défaut : en Suède, 64,4 % des épargnants restent dans le fonds public proposé d'office.
Remettre à plus tard
L'enquête figure dans un document de travail publié en 2001 par le National Bureau of Economic Research, un organisme de recherche américain. Ses auteurs, James Choi, David Laibson, Brigitte Madrian et Andrew Metrick, ont rapproché les réponses des relevés réels du plan d'épargne.
Source : J. Choi, D. Laibson, B. Madrian, A. Metrick, NBER, document de travail 8655, 2001.
Les réponses décrivaient bien le passé. Ceux qui jugeaient leur épargne insuffisante versaient en moyenne 5,8 % de leur salaire, contre 9,0 % pour ceux qui la jugeaient correcte. Les intentions, elles, ont peu suivi : parmi les salariés qui comptaient augmenter leurs versements, 14 % l'ont fait dans les quatre mois.
Cette procrastination pèse lourd pour la retraite. L'échéance est lointaine et le coût d'un report d'un an paraît faible. Pourtant, chaque report retire les versements qui auraient travaillé le plus longtemps, comme le montre le temps vaut plus que le taux.
Garder ce qui est en place
Le deuxième mécanisme est l'inertie : on conserve la situation existante, même quand on la juge imparfaite. Brigitte Madrian et Dennis Shea l'ont mesurée dans un autre document du même organisme, publié en 2000. Leur entreprise avait remplacé l'inscription volontaire au plan d'épargne par une inscription automatique, que le salarié pouvait refuser.
Les conditions financières du plan n'avaient pas changé. Pourtant, 86 % des salariés embauchés sous la nouvelle règle participaient, contre 37 % de ceux embauchés l'année précédente, à ancienneté comparable. Et 61 % des nouveaux gardaient exactement le réglage par défaut : 3 % du salaire, placés en fonds monétaire.
Ce réglage précis ne concernait que 1 % des salariés des autres groupes. Les auteurs y voient de l'inertie, et le signe que beaucoup prennent le choix par défaut pour un conseil de l'entreprise.
Brigitte Madrian et trois coauteurs ont étendu l'analyse à trois entreprises, dans un document publié en 2001. Avec l'inscription automatique, la participation y dépasse 85 %. Au départ, environ 80 % des participants acceptent à la fois le taux de versement et le fonds proposés d'office. Après trois ans, la moitié n'a toujours rien changé.
La Suède, cas d'école
En Suède, chacun peut choisir les fonds de sa pension de prime, ou laisser son épargne dans le fonds public par défaut, AP7 Såfa. Fin 2025, 64,4 % des 6 537 000 épargnants étaient restés dans ce fonds, selon l'autorité suédoise des pensions. Même parmi ceux qui ont choisi leurs fonds, la plupart n'en ont changé aucun au cours de l'année.
Ce défaut a bien servi ceux qui n'ont rien fait. Sur la durée, un peu plus de 13 % des épargnants qui ont choisi leurs fonds ont fait mieux que lui. Le cas est détaillé dans l'étude de cas suédoise : l'inertie devient un atout quand le défaut est bien conçu.
Craindre les pertes plus qu'apprécier les gains
Le troisième mécanisme touche au risque. En 1993, Shlomo Benartzi et Richard Thaler ont proposé, dans un document du même organisme, une explication fondée sur l'aversion aux pertes. Leur modèle suppose des investisseurs nettement plus sensibles aux pertes qu'aux gains. Ces investisseurs évaluent souvent leur portefeuille, même pour un objectif aussi lointain que la retraite.
Les auteurs appellent ce mélange l'aversion myope aux pertes. Selon leurs simulations, l'avance historique des actions sur les obligations s'accorde avec ce comportement si l'investisseur examine son portefeuille chaque année.
Pour une épargne de quarante ans, regarder chaque année rend les baisses très visibles, alors que seule compte la valeur à l'arrivée.
En France, le Trésor décrit un patrimoine financier des ménages qui reflète « l'appétence traditionnelle des ménages pour la garantie et la liquidité ». Au deuxième trimestre 2025, les actions cotées détenues en direct représentaient un peu moins de 5 % de ce patrimoine.
Avoir accès ne suffit pas
Les données françaises montrent l'écart entre l'accès et l'usage. Selon la Drees, 5 millions de salariés du secteur marchand non agricole avaient accès à un Perco ou à un plan d'épargne retraite d'entreprise collectif. Moins de 1,4 million y ont effectivement épargné en 2022.
Un choix par défaut existe déjà dans ces entreprises. La moitié de la participation aux bénéfices y est versée d'office sur le plan, sauf si le salarié demande une autre affectation. Les inégalités d'accès à l'épargne retraite sont décrites dans qui peut vraiment capitaliser.
Ailleurs, l'inscription automatique a changé l'échelle. Au Royaume-Uni, selon le ministère du Travail et des Retraites, 55 % des salariés éligibles épargnaient dans une retraite d'entreprise en 2012. L'inscription automatique a été introduite cette année-là ; en 2025, ils sont 90 %.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Les études du NBER portent sur quelques grandes entreprises américaines, autour de l'an 2000. L'enquête sur les intentions repose sur 195 réponses, recueillies dans une seule entreprise. Ses auteurs reconnaissent que ces réponses sont difficiles à interpréter.
Un choix par défaut peut aussi ancrer trop bas. Dans les trois entreprises étudiées, le taux de versement faible et le fonds prudent proposés d'office freinaient l'accumulation. En moyenne, cet effet compensait à peu près le gain de participation.
Un défaut ne s'impose pas toujours. En Italie, l'indemnité de fin de contrat va par défaut vers un plan de retraite. Selon l'OCDE, la grande majorité des salariés a pourtant refusé ce versement.
Enfin, un biais n'explique pas tout. Selon l'Insee, les 40 % de personnes les plus modestes n'épargnaient pas, en moyenne, en 2022.
Conclusion
Procrastination, inertie et peur des pertes sont des mécanismes documentés, mesurés dans des données réelles. Ils rendent fragile une épargne retraite qui repose sur la seule volonté. Ils jouent en faveur de l'épargne quand le choix par défaut consiste à épargner, dans un fonds bien conçu. La qualité du défaut décide alors d'une large part du résultat.
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